Ce vendredi, le monde commémore la Journée internationale pour l’élimination de la violence sexuelle liée aux conflits. À cette occasion, InfoChrétienne a rencontré Asabe (pseudonyme), conseillère spécialisée dans l’accompagnement des chrétiennes traumatisées au Nigeria. Dans cet entretien, elle revient sur le soutien qu’elle apporte aux victimes de ces violences et témoigne des nombreuses difficultés auxquelles elles sont confrontées, tant durant leur captivité que lors de leur retour au sein de leur communauté, où elles font parfois face à la méfiance, au rejet ou à la stigmatisation.
- InfoChrétienne : Pouvez-vous nous parler de votre mission et de votre rôle dans l’accompagnement des femmes ayant subi des violences liées aux conflits ?
Asabe : Ma mission consiste à veiller à ce que les persécutions subies par les chrétiens, en particulier les femmes et les jeunes filles, cessent. J’accompagne les victimes traumatisées afin qu’elles puissent guérir et se relever de ces événements traumatisants en développant leur résilience.
- InfoChrétienne : Concrètement, quel type de soutien et d’assistance leur apportez-vous au quotidien ?
Asabe : Avec les autres accompagnants, nous leur apportons un soutien physique, émotionnel et spirituel afin de les aider à traverser les épreuves qu’elles ont vécues et à avancer sur le chemin de la guérison.
- InfoChrétienne : La dimension spirituelle joue-t-elle un rôle dans le processus de guérison et de reconstruction des survivantes ? Si oui, de quelle manière ?
Asabe : La dimension spirituelle joue un rôle majeur dans le processus de guérison et de reconstruction des survivantes. Elle les aide à comprendre que Dieu connaît leurs souffrances, qu’il les aime et prend soin d’elles au milieu de leurs épreuves, et que la vengeance lui appartient. Elle les encourage également à croire que Dieu interviendra en leur faveur, comme il l’a fait pour de nombreuses personnes dans la Bible.
Cette dimension les aide à garder espoir et à développer leur résilience. Elle leur permet aussi de pardonner à ceux qui leur ont fait du mal afin d’être libérées intérieurement et de guérir. Enfin, elle leur rappelle qu’elles ne sont pas seules et que d’autres personnes prient également pour elles.
- InfoChrétienne : Parmi les femmes que vous avez accompagnées, y a-t-il une histoire qui vous a particulièrement marqué ?
Asabe : De nombreuses histoires m’ont marqué, mais je souhaite partager celle de Rifkatu, qui m’a profondément touché. Rifkatu était une jeune femme mariée à un pasteur. Trois mois après leur mariage, elle a été enlevée. Pendant sa captivité, quatre ravisseurs l’ont violée à tour de rôle chaque jour. Ils voulaient la garder comme esclave sexuelle pour le reste de sa vie.
Mais Dieu est intervenu : les ravisseurs ont commencé à se disputer entre eux pour savoir lequel d’entre eux la garderait, chacun voulant l’avoir pour lui seul. Face aux tensions et au chaos que cela provoquait, le chef du groupe a finalement demandé une rançon à sa famille.
Celle-ci a été payée et Rifkatu a pu être libérée. Lorsqu’elle est rentrée dans sa communauté, où son mari exerçait son ministère pastoral, son époux l’a accueillie avec amour et joie. Mais les membres de leur Église ainsi que d’autres chrétiens de la communauté l’ont rejetée et stigmatisée. Elle a alors été davantage traumatisée au sein de sa propre communauté chrétienne qu’elle ne l’avait été dans la brousse avec ses ravisseurs.
Après sa libération, elle a subi des examens médicaux pour dépister d’éventuelles maladies sexuellement transmissibles : tous les résultats étaient négatifs. Elle n’était pas non plus enceinte. Pourtant, quelque temps plus tard, elle est tombée enceinte. La situation s’est encore aggravée lorsqu’elle a donné naissance à un enfant en situation de handicap.
Des membres de l’Église, des proches des deux familles et même des amis les ont complètement abandonnés. Ils affirmaient que l’enfant n’était pas celui de son mari mais celui des ravisseurs. Certains disaient que cet enfant était mauvais, démoniaque ou possédé et qu’elle devait l’abandonner, car il n’était "pas humain". Les personnes qui auraient dû l’accueillir, la soutenir et l’encourager sont devenues celles qui se moquaient d’elle et qui aggravaient encore davantage sa souffrance.
- InfoChrétienne : Quels sont les défis et les réalités spécifiques des violences sexuelles liées aux conflits dans le contexte nigérian ?
Asabe : L’un des principaux défis est que de nombreuses survivantes gardent leur souffrance pour elles par peur d’être stigmatisées. Elles hésitent également à dénoncer leurs agresseurs, ceux-ci menaçant souvent leur vie.
Par ailleurs, même lorsque les auteurs sont arrêtés et reconnus coupables, ils ne subissent pas toujours les conséquences prévues par la loi. Certaines familles préfèrent également garder ces affaires secrètes afin de préserver leur réputation. À cela s’ajoutent le déni des agresseurs, les excuses avancées pour justifier leurs actes et la corruption, qui conduit parfois des agents de sécurité ou même des juges à accepter des pots-de-vin et à laisser les coupables en liberté.
- InfoChrétienne : En tant que personne travaillant au plus près des survivantes sur le terrain, quel message souhaiteriez-vous adresser à la communauté internationale ?
Asabe : J’aimerais demander à la communauté internationale de nous aider à faire entendre la voix des chrétiens du Nigeria, en particulier celle des femmes et des jeunes filles qui subissent des persécutions et des violences sexuelles. Je l’invite également à se joindre à nous dans la lutte contre les violations des droits des femmes au Nigeria.
Enfin, je demande aux chrétiens du monde entier de prier avec nous pour l’intervention de Dieu et pour la guérison des survivantes confrontées à différents traumatismes et formes de violence.
Propos recueillis par Mélanie Boukorras